Les Échos du Logement n°126

11 MARJORIE LELUBRE VIVRE L’EXCLUSION DU LOGEMENT AU FÉMININ Des femmes qui recourent plus systématique- ment au réseau informel Lors de nos entretiens menés auprès d’un panel extrêmement large de personnes ex- clues du logement au cours de ces dix der- nières années, sur la base d’un échantillon comprenant à la fois des hommes (majori- tairement) et des femmes, nous avons pu repérer une différence notable dans la façon dont hommes et femmes gèrent l’absence de logement. Une différence essentielle tient no- tamment, du côté des femmes, à un recours plus systématique au réseau informel. Se remémorant leurs premières réac- tions à la suite de la perte de leur logement, les hommes évoquent prioritairement leur vo- lonté de cacher leur situation à leur entourage proche en raison d’un sentiment de honte. Lorsque l’hébergement chez un tiers est évo- qué, il est souvent le fait d’un ancien compa- gnon de rue ayant récemment retrouvé un logement. Le cercle familial et amical anté- rieur n’est pas envisagé comme une solution acceptable. Le recours aux services sociaux apparaît moins coûteux en termes d’estime de soi – ce qui ne signifie pas qu’il ne le soit pas du tout. Du côté des femmes, si le recours au réseau informel n’exclut pas non plus un sen- timent de honte face à la perte du logement, il est vécu comme une nécessité inéluctable, particulièrement pour échapper à l’insécu- rité de la ruemais aussi à la vie en collectivité qu’imposent la plupart des services d’héber- gement d’urgence. L’hébergement chez un membre de la famille ou du cercle amical paraît encore plus indispensable quand des enfants sont impliqués. Il s’agit, notamment, de leur épargner de se rendre compte de la situation vécue par leur mère en leur offrant un hébergement le plus similaire possible à ce qu’ils connaissaient jusque-là (un héber- gement dans un foyer avec des personnes connues). Cet évitement des services so- ciaux se justifie également par la crainte de ces mères que la révélation de leur situation résidentielle précaire n’aboutisse au place- ment de leurs enfants. Ce recours au réseau informel ne se fait pas sans mal et demande à ces femmes un investissement de tous les instants. En effet, il s’agit de ne pas épuiser trop rapide- ment les ressources de ce réseau et donc de faire preuve d’une importante mobilité résidentielle. Une cohabitation trop longue pourrait, en effet, aboutir à un départ préci- pité suite à un conflit, situation qui obligerait les femmes à se rendre en urgence dans un service social. Ces femmes – et leurs enfants – se retrouvent alors obligées d’alterner diffé- rents lieux dans l’attente d’une solution plus pérenne. Cettemobilité et l’angoisse qui l’ac- compagne ne sont pas sans conséquences sur la santé physique mais aussi mentale de ces femmes. Notons également que cette offre d’hébergement peut être le fait de personnes aux intentions peu honorables, phénomène que la sociologue française Maryse Marpsat (1999) qualifie d’«avantage sous contrainte». L’exclusion du logement vécue par les femmes, un phénomène en partie invisible Les stratégiesmises en place par les femmes pour éviter et/ou retarder au maximum le re- cours aux services sociaux pour faire face à la perte d’un logement, tout comme les pro- cédures protectionnistes du secteur de prise en charge privilégiant l’hébergement à long terme, concourent à une faible représenta- tion des femmes dans la catégorie des per- sonnes sans-abri. Si on peut dans un premier temps se réjouir que les femmes échappent au cycle de l’urgence, il ne faut pas négliger que cela peut également concourir à une cer- taine invisibilisation du phénomène. Aussi, la remise en cause d’une aug- mentation du nombre de femmes en rue, évoquée en introduction de cet article – aug- mentation réelle mais à comprendre dans le sens d’une augmentation du nombre de personnes sans-abri, tous genres confondus –, ne doit pas minimiser la situation des plus complexe et sensible des femmes confron- tées à l’absence de logement. Ainsi, par- delà le fait de savoir si ce phénomène d’une errance au féminin est ou non en augmen- tation dans nos sociétés, il s’agit de mieux appréhender les spécificités du parcours et des stratégies de ces femmes afin de déployer une politique publique opportune de lutte contre l’exclusion du logement, qui prenne notamment en compte la question du genre. � Bibliographie — Bernard, N. (2007). Femmes, précarité et mal-logement: un lien fatal à dénouer . Courrier hebdomadaire du CRISP, 1970(25), 5-36. — De Backer, B. (2007). Les cent portes de l’accueil . Couleur Livres, Charleroi. — Lelubre, M. (2018). La femme sans-abri, quelle place au sein du secteur de la lutte contre l’exclusion du logement . Chroniques féministes, n°121. — Lelubre, M. (2012). La féminisation du sans-abrisme bruxellois: une évolution à mieux définir . Brussels Studies, Collection générale, n°62. — Marpsat, M. (1999). Un avantage sous contrainte: le risque moindre pour les femmes de se trouver sans abri . Population, n°6, 885-932.

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