Les Échos du Logement n°126

29 DIETRICH-RAGON, LAMBERT & BONVALET ARCHITECTURE, ESPACES ET GENRE I. Le rapport des femmes à l’habitat dans l’histoire La place des femmes dans le logement a été fluctuante au cours de l’histoire selon le type de société et la classe sociale. Avant le XVII e siècle, les habitations se caractérisaient par la promiscuité entre les personnes qui y résidaient et la polyfonctionnalité des pièces, dont la dénomination restait floue. Le loge- ment était un espace d’habitation mais éga- lement très souvent un espace de travail pour les membres du groupe domestique. C’est à partir du XVIII e , et surtout du XIX e siècle, que « la majeure partie des femmes se retirent de la sphère économique pour se cantonner dans leurs maisons» (Perrot, 1987, p. 141) et que s’effectue la séparation entre espace privé et espace de réception, s’accompa- gnant de la sexuation des usages des pièces (Magri, 1997). En Angleterre, l’émergence de la bourgeoisie comme groupe social joue un rôle particulier dans la construction du foyer comme lieu du huis clos familial et de l’enfermement féminin (Davidoff et Hall, 2014). L’organisation de l’habitat en tant qu’es- pace séparé des autres activités sociales consacre la notion d’intimité, enmême temps qu’elle donne à voir une forme exacerbée de division sexuée du travail dans le logement. Cette organisation morale et matérielle de la vie quotidienne constitue un trait distinctif qui oppose la bourgeoisie naissante aux autres groupes sociaux – l’aristocratie d’un côté, et les classes laborieuses de l’autre côté – où la ségrégation sexuée est moins prononcée (Davidoff et Hall, 2014, p. 346). Ce modèle domestique et résidentiel de la bourgeoisie anglaise se propage en France par toutes sortes de canaux et contribue à l’émergence d’un nouveau style de vie privée avec l’auto- nomisation du logement, l’affirmation de la famille nucléaire et la modification du sta- tut des femmes. La diffusion de ces valeurs familiales et leur transformation en normes pour la classe ouvrière sont permises par l’intervention d’un grand nombre d’acteurs privés et politiques. Pour résoudre la crise du logement ouvrier, des patrons encou- ragent en effet « leurs ouvriers à acquérir au moyen de l’épargne, la propriété de leur foyer domestique et d’y retenir en tout temps la mère de famille» (Perrot, 1987, p. 383). À par- tir du milieu du XIX e siècle, le couple famille/ propriété fournit plus explicitement la base idéologique des catholiques et réformateurs sociaux, avant de devenir l’apanage des par- tis conservateurs dans la seconde moitié du XX e siècle : la famille « idéale» se doit d’être propriétaire parce que ce statut d’occupation apparaît comme un gage de bonne moralité et de capacité à épargner, mais aussi parce

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